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Sodome et Gomorrhe
La destruction des villes de Sodome et de Gomorrhe est assurément, au sens propre comme au figuré, l’épisode le plus sulfureux de toute la Genèse. On peut la considérer comme une légende traditionnelle recueillie par les rédacteurs de la Bible hébraïque, mais il semble bien que cette catastrophe appartienne à l’histoire. Il n’est pas douteux en effet qu’à une époque relativement récente (au cours du deuxième millénaire avant notre ère), le territoire situé au sud de la mer Morte, comprenant, outre Sodome et Gomorrhe, les villes d’Adma et de Séboyîm, a subi une catastrophe naturelle dont on ne connaît pas exactement la nature mais qui n’est guère étonnante dans une région dont le sol est très instable. Il s’agissait probablement d’une secousse sismique accompagnée d’émission de gaz sulfureux. Il y a eu de multiples cas de ce genre, mais le récit biblique indique nettement que cette destruction s’est produite par la volonté de Yahvé pour châtier les habitants de cette vallée coupables d’avoir enfreint les lois de la nature, et donc de s’être révoltés contre lui.
Pour tenter de comprendre cet épisode, quelque peu ambigu et imprécis dans le texte même, il est nécessaire de le replacer dans son contexte : l’histoire d’Abraham, premier patriarche authentique, considéré comme le « père fondateur » des peuples juifs et arabes, et qui est, de toute évidence, un Akkadien originaire de la Basse Mésopotamie. Abraham – d’abord nommé Abrâm – appartient à la lignée de Sem. Il est le fils d’un certain Térah. « Térah fait enfanter Abrâm, Nabor et Arân, Arân enfante Loth. Arân meurt face à Térah, son père, en terre de son enfantement, à Our-Kasdîm [Ur]. Abrâm et Nabor prennent pour eux des femmes. Nom de la femme d’Abrâm : Saraï [Sarah]. Nom de la femme de Nabor : Milka, fille d’Arân. […] Et c’est Saraï : stérile, pour elle pas d’enfanceau. Térah prend Abrâm son fils, Loth le fils d’Arân, le fils de son fils, et Saraï sa bru, la femme d’Abrâm son fils. Ils sortent avec eux d’Our-Kasdîm pour aller vers la terre de Canaan. Ils viennent jusqu’à Harân et habitent là. » (Gen. XI, 27-31, trad. Chouraqui.)
La migration de la famille de Térah est facilement repérable sur une carte, et ce n’est certainement pas une géographie mythique que les rédacteurs de la Bible exposent ici. Ur se situe au sud de l’Irak actuel et Harân au nord-ouest de ce même pays, et l’on sait que ces deux villes avaient d’étroits rapports religieux et économiques. De plus, Harân était célèbre par son culte au dieu Lune, le Sin du mont Sinaï, qu’on peut identifier au Yahvé hébraïque. On remarquera aussi que la famille de Térah forme un véritable clan où se pratique l’endogamie (l’oncle Nabor épouse sa nièce Milka) et où la femme d’Abraham, l’aîné des fils de Térah, étant stérile, le chef héritier présomptif du clan est clairement désigné : c’est Loth. C’est important à considérer compte tenu de la suite des événements relatés par le récit biblique qui combine ici, de façon un peu confuse, divers éléments provenant de la source yahviste, de la source sacerdotale et de la source élohiste.
Cependant Térah meurt à Harân, et c’est alors que Yahvé-Adonaï se manifeste à Abraham et lui dit : « Va, pour toi, de ta terre, de ton enfantement, de la maison de ton père, vers la terre que je te ferai voir. Je fais de toi une grande nation. Je te bénis, je grandis ton nom : sois bénédiction. Je bénis tes bénisseurs, ton maudisseur, je le honnirai. Ils sont bénis en toi tous les clans de la glèbe. » (XII, 1-3.) Ainsi débute le périple d’Abraham : il « prend Saraï sa femme, Loth, le fils de son frère, tout leur acquis qu’ils ont acquis, et les êtres qu’ils ont faits à Harân. Ils sortent pour aller vers la terre de Canaan » (XII, 5). Ils s’établissent d’abord à Shekem où Yahvé déclare à Abraham : « À ta semence je donnerai cette terre. » (XII, 7.) Mais une famine oblige tout le clan à émigrer vers Misraïm (l’Égypte) où ils sont fort bien reçus, comme plus tard le sera Joseph. Ils quittent ensuite les rives du Nil pour revenir vers le pays de Canaan : « Abrâm monte de Misraïm, lui, sa femme, tout ce qui est à lui et Loth avec lui, vers le Negueb. Abrâm est très lourd en cheptel, en argent, en or. […] À Loth aussi, allant avec Abrâm, il était des ovins, des bovins, des tentes. Mais la terre ne les portait pas à habiter ensemble : oui, leur acquis était multiple, ils ne pouvaient pas habiter ensemble. Et c’est une dispute entre les pâtres du cheptel d’Abrâm et les pâtres du cheptel de Loth. » (XIII, 1-7.)
Cette querelle de bergers a des conséquences : « Abrâm dit à Loth : Non, que nulle dispute ne soit donc entre toi et moi, entre mes pâtres et tes pâtres ! oui, nous sommes des hommes, des frères, toute la terre n’est-elle pas en face de toi ? Donc sépare-toi de moi : vers ta gauche, j’irai à droite ; vers ta droite, j’irai à gauche. Loth porte ses yeux. Il voit tout le cirque de Iarden[96], oui, tout entier abreuvé, avant que Iahvé-Adonaï ne détruise Sodome et Gomorrhe, comme le jardin de Iahvé-Adonaï, […] Loth choisit pour lui tout le cirque du Iarden. Loth part du Levant, l’homme se sépare de son frère [= son oncle]. Abrâm habitait en terre de Canaan et Loth habitait les villes du Cirque : il campe jusqu’à Sodome. Mais les hommes de Sodome sont mauvais, très fautifs envers Iahvé-Adonaï. » (Gen., XIII, 8-13, trad. Chouraqui.)
Cependant Abraham reçoit de Yahvé la promesse que sa descendance constituera le peuple élu. Et Abraham s’établit dans un lieu qu’on appelle « les Chênes de Mambré ». C’est alors que le texte biblique devient confus, intercalant ici une épopée guerrière qui semble avoir été intégrée par la suite dans le récit. Il s’agit d’une guerre inexpiable déclenchée par des peuples assyro-babyloniens contre les habitants des pays transjordaniens. Les assaillants « prennent tout acquis de Sodome et de Gomorrhe, tout leur manger, puis s’en vont. Ils prennent Loth, le fils du frère d’Abrâm avec son acquis, puis s’en vont ; lui, il habite Sodome » (XIV, 11-12). En apprenant que son neveu a été capturé, Abraham monte une coalition et, après de durs combats, rétablit la situation. « Il fait retourner tout l’acquis : il fait aussi retourner Loth, son frère [= son neveu] et son acquis, et aussi les femmes et le peuple » (XIV, 16). Voici donc le neveu d’Abraham libéré. Mais Loth persiste à habiter Sodome. Pourtant, les paroles de Yahvé sont nettes : « La clameur de Sodome et de Gomorrhe, oui, elle s’est multipliée. Leur faute, oui, elle est très lourde… Je descendrai donc et je verrai : s’ils ont fait selon leur clameur venue à moi, l’anéantissement. » (XVIII, 20-21.)
Le texte biblique ne précise pas quelle est la « faute » de Sodome et de Gomorrhe, mais il met en relief la détermination de Yahvé à détruire ces deux villes. C’est alors qu’Abraham intervient et se livre à un véritable marchandage avec le Tout-Puissant, lui faisant grief de vouloir exterminer le juste avec le criminel. On connaît bien la suite. Yahvé dit qu’il épargnera la ville s’il y découvre cinquante justes, mais, sous la pression d’Abraham, et après de multiples rabais qui sont nettement dans la tonalité des marchands du Moyen-Orient, il déclare qu’il ne détruira pas Sodome si cette ville contient dix justes. Le texte est fort confus en cet endroit du récit, car il semble que Yahvé lui-même soit chez Abraham, aux Chênes de Mambré, en compagnie de deux « hommes », dénomination qui désigne en réalité deux anges. Et ce sont ces deux anges qui vont aller à Sodome afin d’y accomplir les volontés du Tout-Puissant.
L’épisode mêle le réel au fantastique et a des prolongements tant métaphysiques que moraux. Quand les deux hommes arrivent à Sodome, Loth est assis « à la porte de la ville » (XIX, 1), ce qui laisse supposer qu’il attendait les messagers. Qui donc avait pu le prévenir ? Le texte ne le précise pas, mais ce n’est certainement pas Yahvé en personne. C’est probablement Abraham qui, visiblement, fait tout pour sauver son neveu de la catastrophe programmée. D’ailleurs, dans les deux hommes, Loth reconnaît immédiatement des envoyés du Seigneur. Il leur dit : « Écartez-vous donc vers la maison de votre serviteur, nuitez-y, baignez vos pieds, puis levez-vous tôt et allez votre route. » (XIX, 2.) Telle n’est cependant pas l’intention des deux hommes qui déclarent vouloir passer la nuit dans la rue. Loth insiste pour les recevoir chez lui et ils finissent par accepter son hospitalité : « Il leur fait un festin, panifie des azymes et ils mangent. » (XIX, 3) En somme, Loth pratique l’hospitalité comme l’avait pratiquée Abraham aux Chênes de Mambré lorsqu’il avait reçu non seulement les deux anges mais Yahvé lui-même. Mais nous sommes à Sodome, ville maudite, et les choses se gâtent.
En effet, « avant qu’ils ne se couchent, les hommes de la ville, les hommes de Sodome, entourent la maison, adolescents et anciens, tout le peuple, de partout. Ils crient vers Loth. Ils lui disent : Où sont les hommes qui sont venus vers toi cette nuit ? Fais-les sortir vers nous : pénétrons-les ! » (XIX, 4-5) Nous voici enfin fixés sur la « clameur » qui venait de Sodome et qui avait motivé la colère de Yahvé. Car si les traducteurs chrétiens disent prudemment et pudiquement « afin que nous les connaissions », le texte hébreu est plus direct : « Pénétrons-les ! », ce qui ne laisse aucun doute sur les intentions des hommes de Sodome (il faut remarquer que les femmes sont totalement absentes de cet épisode) et justifie pleinement l’appellation actuelle de « sodomie » attribuée au coït anal. Et cela mérite réflexion.
En effet, on qualifie généralement cette « sodomie » comme étant un « vice contre nature », ce qui est une contrevérité absolue : la sodomie, en elle-même, est naturelle puisqu’elle peut être pratiquée naturellement sans le secours du moindre substitut, sans aucune « prothèse ». Non seulement certains groupes sociaux ou religieux l’incorporaient dans leurs rituels plus ou moins initiatiques, mais certains animaux, comme les chiens, s’y adonnent de façon sporadique sinon habituelle. Il n’y a dans cette constatation ni approbation ni condamnation. C’est une réalité naturelle, un point c’est tout.
Il semble d’ailleurs que les peuples du pays de Canaan et, d’une façon générale, tous ceux du Moyen-Orient – et plus tard, les Grecs – aient pratiqué la sodomie sans se poser de questions d’ordre éthique ou religieux. En revanche, les Hébreux l’ont condamnée vigoureusement : « Avec un mâle, tu ne coucheras pas à coucherie de femme. C’est une abomination. » (Lévitique, XVIII, 22.) Et cette « abomination » doit être impitoyablement punie : « Les deux, ils sont mis à mort, à mort, leurs sangs contre eux. » (XX, 12.) On peut noter que cette « abomination » concerne les rapports homosexuels entre hommes, et qu’il n’est fait aucune allusion aux pratiques de l’homosexualité féminine, pourtant attestées dans de nombreux récits anciens, mais qui semblent avoir bénéficié non pas d’indulgence mais d’une totale indifférence.
Cette condamnation hébraïque sans appel des relations entre hommes n’est pas justifiée par une obligation morale. Elle découle de deux raisons fondamentales : la première est que l’homosexualité masculine est une révolte contre Dieu, tout au moins une révolte contre le plan divin ; en expulsant Adam et Ève du jardin d’Éden, puis en concluant un nouveau pacte avec Noé, Yahvé a dit aux existants humains : « Croissez et multipliez. » Or, l’union entre deux mâles est stérile. Ce qui est essentiel dans l’optique biblique, c’est de ne jamais gâcher la semence de l’homme afin d’assurer une postérité à certains personnages importants, de perpétuer l’espèce et de continuer la création divine en peuplant la terre et en la faisant fructifier. Donc la sodomie risque de perturber l’ordre et l’harmonie du monde tel qu’il a été conçu par le démiurge.
En fait, ce ne sont pas tant les mœurs dissolues des Sodomites et des Gomorrhéens qui sont ainsi condamnées que la doctrine qui les sous-tend, un courant de pensée très ancien, qui se retrouvera dans le gnosticisme et le catharisme, dans la « philosophie » du marquis de Sade et dans les spéculations de certaines sociétés « initiatiques » contemporaines plus ou moins lucifériennes.
Le gnosticisme a eu sa période d’apogée aux 1er et IIe siècles de notre ère, notamment à Alexandrie, lieu privilégié de l’amalgame des traditions égyptiennes, hellénistiques, juives et chrétiennes. Les sectes gnostiques ont été multiples et leurs thèses souvent fort différentes les unes et les autres, parfois contradictoires, mais l’idée centrale demeure toujours la conviction que l’univers est régi par un dieu usurpateur (en l’occurrence le Yahvé biblique) qui est appelé l’Archonte : cette entité de nature divine est en effet responsable de l’exil du véritable Créateur, ou plutôt de la Créatrice, désignée dans certains textes sous le nom de Pistis Sophia, symbole de la connaissance suprême. Pour la plupart des gnostiques, le devoir des existants humains est de tout faire pour contrer l’Archonte, pour l’éliminer et rétablir la Pistis Sophia dans sa plénitude originelle. Ainsi apparaîtra un monde nouveau, analogue à la « Jérusalem céleste » des chrétiens orthodoxes et, curieuse rencontre, à l’univers qui apparaîtra après le cataclysme du Ragnarök, autrement dit le « Crépuscule des Dieux », selon la tradition germano-scandinave.
Les théoriciens du nazisme, qui s’appuyaient sur des doctrines secrètes plus ou moins « satanistes », n’ont pas dit autre chose : il fallait détruire un monde imparfait – et pollué par des sous-hommes (juifs, tsiganes et gens de « races inférieures ») – pour établir un royaume de lumière où régnerait l’homme blanc, le pur aryen. C’est ce qu’on appelle maintenant, de façon très pudique, de l’épuration ethnique.
Mais les gnostiques n’ont jamais prôné le génocide organisé. En partant du principe que l’incarnation, voulue et provoquée par l’Archonte, était une sorte de malédiction, ils reprenaient seulement les thèses déjà développées par Platon et les néo-platoniciens, à propos de la « chute des âmes » et leur enfermement dans des corps imparfaits. Pour eux, la meilleure solution était de rompre la chaîne du malheur en refusant de perpétuer la race humaine. D’où les pratiques sexuelles « infâmes » de certaines communautés gnostiques que les Pères de l’Église ont dénoncées et condamnées avec virulence, tout en les décrivant minutieusement : orgies collectives, homosexualité, ingestion de sperme, avortement, etc.
Pour les cathares, dont le gnosticisme était fortement teinté de manichéisme, il fallait également rompre cette chaîne de l’incarnation, mais dans une optique assez différente. Le dieu des cathares était incontestablement le Yahvé biblique, et il n’était pas considéré comme un usurpateur : c’est Satan qui était responsable de la création de la matière. L’archange révolté cherchait à usurper le pouvoir divin et enfermait les âmes dans la matière pour se constituer des cohortes infernales. Le devoir des « purs », c’est-à-dire des cathares, était donc de ne pas perpétuer les espèces. On en arrivait ainsi au refus de la procréation, notamment par la continence. Les déviances sexuelles, telles la sodomie, l’homosexualité, la zoophilie, n’avaient aucune importance et n’étaient pas répréhensibles puisqu’elles constituaient des pratiques débouchant sur une évidente stérilité. D’où les accusations de laxisme portées contre les cathares qui, pourtant, d’après tous les témoignages, respectaient une morale austère et sans défaut, espérant ainsi contribuer à rétablir le Royaume de Lumière, lorsque la dernière âme (y compris celle de Satan) serait sauvée.
Pour les cathares, il n’y avait donc pas une « révolte contre Dieu » mais une révolte contre l’idée que l’orthodoxie chrétienne se faisait de Dieu et du rôle de Satan-Lucifer. Il n’en a pas été de même pour le marquis de Sade, le révolté de Dieu par excellence, et dont la philosophie – franchement satanique – peut se résumer ainsi : anéantissons l’œuvre de Dieu. Et cela par tous les moyens. Mais Sade, à travers le concept d’un Dieu auquel il ne croyait pas, visait essentiellement la société humaine, régie par des tyrans et des prêtres, société qu’il jugeait pervertie, absurde et responsable de tous les maux infligés aux existants. Si l’on met de côté les fantasmes largement développés du « divin marquis » c’est ce refus d’un ordre naturel voulu par Dieu qui explique chez Sade l’exaltation de la sodomie et de toutes les perversions dites « contre nature ». Les diverses « confréries » contemporaines qui se réclament du patronage de Sade n’ont pas d’autre but : détruire l’humanité en l’empêchant de perdurer en renversant la polarité de l’ordre universel.
La seconde raison justifiant la sévérité hébraïque à l’encontre de la « sodomie » n’est pas moins importante. Elle se réfère à tous les interdits concernant le sang. Le sperme est du sang transformé, susceptible de créer un nouvel être s’il est versé dans ce que les théologiens chrétiens appellent le vas naturale. Le court épisode biblique d’Onan est significatif : toute semence masculine dispersée est un signe de révolte contre la volonté divine. De plus, cette semence peut être récupérée par la fameuse Lilith et lui servir à engendrer des démons. Si l’homosexualité féminine n’apparaît pas dans cette condamnation sans appel, c’est parce qu’elle n’est susceptible d’aucune conséquence sur la destinée du monde et de l’humanité : une lesbienne qui se livre à ses pratiques contre-nature n’émet pas de semence et n’en perd pas pour autant sa fécondité. À la limite, cela ne constitue pas une révolte contre le plan divin et, si c’est une tare considérée comme regrettable, cela ne peut être qu’un simple amusement entre femmes qui ne dérange en rien l’ordre établi. En tout cas, le pacte conclu avec Noé sur la dispersion de sa famille à travers le monde n’est pas remis en cause. Et les existants ne sont pas menacés de disparition : l’œuvre de Dieu se continue à travers l’activité humaine.
Les hommes de Sodome qui demandent à Loth de leur livrer les deux « anges « sont donc dans la logique de leur système. Mais Loth – que Yahvé considère comme juste, et qui est effectivement dans une stricte orthodoxie – ne peut accepter une telle aberration, d’abord parce que, s’il acceptait de livrer les deux « anges », il se révolterait lui-même contre le plan divin, ensuite parce qu’il manquerait ainsi aux devoirs sacrés de l’hospitalité. C’est pourquoi, devant l’insistance des Sodomites, il en vient à leur faire une proposition qui nous paraît choquante : « Voici donc : j’ai deux filles que n’a pas pénétrées d’homme. Je les ferai donc sortir vers vous : faites-leur le bien à vos yeux. Seulement vous ne ferez rien à ces hommes, oui, ils sont venus à l’ombre de ma poutre [= sous mon toit] » (XIX, 8). Et, en effet, dans cette civilisation d’origine mésopotamienne, l’honneur d’une femme avait moins d’importance que les devoirs de l’hospitalité.
Cependant, les Sodomites refusent, en conformité avec leurs convictions, la proposition de Loth, à qui ils reprochent d’ailleurs d’être un « étranger » installé chez eux, et ils veulent prendre ses hôtes par la force. Mais c’est alors que ces hôtes frappent les agresseurs d’aveuglement – ou de cécité – de telle sorte qu’ils « s’épuisent à trouver l’ouverture » (XIX, 11). Une fois en sécurité dans la maison, les « hommes-anges » peuvent avoir une conversation sérieuse avec Loth. Ils lui demandent de rassembler les personnes qui vivent avec lui et de les faire sortir de la ville : « Oui, nous détruirons ce lieu : oui, leur vocifération a grandi en face de Iahvé-Adonaï. Iahvé-Adonaï nous envoie pour le détruire. » (XIX, 13.) Loth vit avec sa femme et ses deux filles qui sont fiancées. Il va prévenir ses deux futurs gendres, les avertissant de ce qui va se passer, mais ceux-ci ne le croient pas. « Il est un rieur aux yeux de ses gendres. » (XIX, 14.) Loth revient donc chez lui, penaud et désespéré.
La nuit est calme, mais à l’aube, les « anges » réveillent Loth : « Lève-toi, prends ta femme, tes deux filles qui se trouvent là, afin que tu ne sois pas exterminé dans le tort de la ville. » (XIX, 15.) Visiblement, Loth est troublé et ne réagit pas immédiatement. Alors, les « hommes forcent sa main, la main de sa femme, la main de ses deux filles, dans la compassion de Iahvé-Adonaï à son égard. Ils le font sortir. Ils le déposent hors de la ville » (XIX, 16) et lui ordonnent de fuir au plus vite et surtout de ne pas regarder en arrière. Loth obéit et se dirige vers la ville de So’ar (dont le nom signifie « moins que rien »). Alors, « Iahvé-Adonaï fait pleuvoir sur Sodome et Gomorrhe le soufre et le feu de Iahvé-Adonaï, des ciels. Il bouleverse ces villes et tout le Cirque[97], et tous les habitants des villes et les germes de la glèbe. Sa femme regarde derrière lui : elle devient un pilier de sel[98]. Abraham, au matin, se lève tôt vers le lieu où il s’était tenu face à Iahvé-Adonaï. Il observe les faces de Sodome et de Gomorrhe, toutes les faces de la terre du Cirque. Il voit, et voici : la vapeur de la terre montait comme une vapeur de fournaise. » (XIX, 24-28.)
Certains commentateurs ont émis l’hypothèse que l’histoire de Sodome, détruite à cause du péché de ses habitants, pouvait être le pendant transjordanien de celle du déluge[99]. Certes, dans les deux cas, Yahvé purifie la Terre, permettant seulement à quelques privilégiés de perpétuer l’espèce humaine. Mais le déluge biblique est présenté comme universel tandis que la destruction de Sodome et de sa région est parfaitement localisée et ne touche qu’un territoire très limité, puisque Loth et ses filles vont se réfugier dans la petite bourgade de So’ar, qui, si l’on suit le texte à la lettre, ne paraît guère éloignée de Sodome.
Ce cataclysme, présenté comme la conséquence de la colère divine, a donné lieu à bien des interprétations. La dernière en date en fait tout simplement une explosion nucléaire. La tentation est alors très forte d’imaginer une expérience alchimique (par la méthode dite de la « voie brève ») qui aurait mal tourné, ou encore le largage d’une bombe atomique par une soucoupe volante pilotée par des extraterrestres furieux de voir certains humains se livrer à des déviances sexuelles. Dans cette dernière hypothèse, c’est la transformation de la femme de Loth en colonne de sel qui constitue l’argument principal, par référence à des cas observés lors de la tragique explosion au-dessus d’Hiroshima en 1945. De manière plus réaliste, on a prétendu qu’une météorite aurait pu tomber sur cette région du District et y provoquer de terribles dégâts, hypothèse fondée sur le texte biblique lui-même : « Iahvé-Adonaï fait pleuvoir […] le soufre et le feu des ciels ». Il n’est en effet pas question de pluies torrentielles, ni d’inondation, mais de feu venu d’en haut.
Le problème est que ce cataclysme s’explique facilement par un séisme très violent qui aurait pu libérer de poches souterraines des vapeurs sulfureuses (du genre acide sulfhydrique) qui se seraient alors enflammées, provoquant de gigantesques incendies. La plupart des géologues admettent que l’effondrement de la région qui s’étend au sud de la mer Morte est un phénomène relativement récent, et que, depuis cette époque, le sol est resté très instable. Ainsi, on sait que la petite ville de So’ar, épargnée par cette catastrophe, fut détruite à l’époque romaine par un nouveau séisme et engloutie sous les eaux de la mer Morte. On la reconstruisit ensuite un peu plus haut, et elle fut habitée pendant tout le Moyen Âge.
Selon toute vraisemblance, la destruction de la région du District est donc un phénomène naturel. Mais il était tentant pour les rédacteurs de la Bible d’en faire un châtiment divin infligé à la suite des débordements de certains humains. Cependant, les circonstances évoquées dans le récit amènent à se poser d’autres questions, d’ordre théologique celles-là. Elles concernent ces deux « anges », présentés comme des « hommes », qui se sont donc matérialisés afin d’entrer en contact avec les humains. Quelles sont exactement ces entités de nature spirituelle sinon ceux qu’on appelle communément des « anges exterminateurs », tels ceux qui séviront plus tard en Égypte au temps de Moïse, ou ceux qui sont décrits dans l’Apocalypse ? Certes, ils sont les « messagers » de Yahvé. Ils lui obéissent et accomplissent impitoyablement leur mission destructrice. Mais on peut se demander s’ils ne sont pas ces anges rebelles entraînés dans la révolte de Lucifer, à l’image du Satan qui, dans le Livre de Job, se montre un parfait « collaborateur » de Yahvé. Il n’y a pas de réponse précise à cette question, mais elle a le mérite d’attirer l’attention sur le rôle que le démiurge a pu confier aux « anges noirs » : ils peuvent en effet constituer des sortes de « bataillons de la mort » au service des desseins secrets d’un Dieu tout-puissant, capable de punir autant que de protéger les existants humains, selon leur comportement dont il est seul juge.
Au reste, tout n’est pas clair dans cette histoire de Sodome, surtout la conclusion de l’épisode. En effet, l’attitude de Loth après le cataclysme est incohérente. Lorsque les deux anges exterminateurs l’ont en quelque sorte chassé de chez lui, il a laissé entendre qu’il ne voulait pas se réfugier dans la montagne, mais dans une petite ville, So’ar. Les deux anges ont accepté d’attendre son arrivée à So’ar pour déclencher le cataclysme, ce qui a permis à cette petite bourgade d’échapper à la destruction. Mais une fois le District, appelé actuellement le Djebel Usdum, rayé de la surface de la Terre, « Loth monte de So’ar et habite la montagne avec ses deux filles : oui, il frémissait d’habiter So’ar. Il habite une grotte, lui avec ses deux filles » (XIX, 30).
Certes, Loth est un étranger dans un pays qui peut lui paraître hostile, mais le récit biblique ne donne aucune raison valable à sa fuite de cette ville insignifiante (So’ar signifie, répétons-le, « moins que rien »). C’est une première incohérence. Mais il habite une grotte, ce qui est peut-être révélateur : sans tomber dans une interprétation psychanalytique abusive, on peut tout de même affirmer que la grotte est un symbole utérin. Or, depuis que sa femme a été changée en colonne de sel, Loth est veuf, seul avec ses deux filles encore vierges et privées de leurs « fiancés » qui n’avaient pas cru Loth et n’avaient pas voulu fuir. Alors se déroule l’épisode le plus scabreux de toute la Genèse : « L’aînée dit à la puînée : Notre père est vieux. Et point d’homme sur terre pour venir sur nous, selon la route [coutume] de toute la terre. Allons ! nous abreuverons notre père de vin : couchons avec lui, vivifions la semence de notre père. » (XIX, 31-32.) Là, on ne comprend plus très bien.
Les exégètes chrétiens sont très gênés par ces détails et tentent généralement d’en minimiser la portée, ou du moins de justifier le comportement des deux filles : « Comme Tamar[100], les filles de Loth ne sont pas présentées comme impudiques ; elles veulent avant tout perpétuer la race. Le verset 31 suppose que Loth et ses filles sont les seuls survivants de la catastrophe[101]. » C’est évidemment faux, et Loth et ses filles, accueillis d’abord à So’ar et s’en étant écartés volontairement, le savent parfaitement. L’incohérence est ici manifeste, à moins qu’il ne faille accepter de voir dans ce projet des deux filles soit l’expression d’une sensualité débridée, soit quelque autre but dont la formulation nous échappe. Quoi qu’il en soit, c’est dans une certaine mesure une révolte contre Dieu, car l’inceste est formellement condamné chez les Hébreux, comme en témoigne le Lévitique : « Tu ne découvriras pas la nudité[102] de ton père ni la nudité de ta mère. » (XVIII, 7.) Il faut pourtant admettre que les exemples d’incestes, aggravés ou non, et bien souvent bénis par le Seigneur, sont loin d’être absents de la Bible hébraïque…
Il est donc impossible de supposer que les filles de Loth ont tout fait pour s’unir à leur père parce qu’ils étaient les uniques survivants du cataclysme. Il y a autre chose : Loth n’avait pas de fils et sa descendance mâle, considérée comme la seule légitime, n’était pas assurée. Loth était le neveu d’Abraham, donc, selon les lois les plus archaïques, son successeur : le fils d’Abraham, Ismaël, n’était que l’enfant de sa concubine, donc un « bâtard » qui ne pouvait transmettre la puissance légitime reçue lors de sa nouvelle alliance avec Yahvé, concrétisée par l’obligation de circoncire tous les enfants mâles de sa lignée, le « Peuple élu » qui allait devenir Israël. Telle est la solution qui peut s’imposer à la lecture du texte biblique. Et dans l’optique hébraïque, elle est parfaitement logique.
Le piège est préparé – et l’on remarquera que, dans la Bible, les pièges sont inspirés par Yahvé lui-même – et Loth ne sera plus qu’un « instrument » de Dieu : Elles firent boire cette nuit-là, du vin à leur père, et l’aînée vint s’étendre près de son père, qui n’eut conscience ni de son coucher ni de son lever. Le lendemain, l’aînée dit à la cadette : La nuit dernière, j’ai couché avec mon père ; faisons-lui boire du vin encore cette nuit, et va coucher avec lui ; ainsi de notre père, nous susciterons une descendance. Elles firent boire du vin à leur père, encore cette nuit-là, et la cadette s’étendit auprès de lui, qui n’eut conscience ni de son coucher ni de son lever. Les deux filles de Loth devinrent enceintes de leur père. » (XIX, 33-36, trad. Jérusalem.) Le texte ajoute que ce fut l’origine des deux tribus des Moabites et des Beni-Ammon, plus ou moins mises à l’écart des Hébreux à cause de leurs coutumes particulières.
Telle est l’histoire de Sodome et de Gomorrhe, et tels sont ses prolongements. Cela constitue une authentique révolte contre Dieu, d’abord à cause de la « sodomie », rejetée et condamnée en bloc, ensuite à cause de l’inceste, tout aussi réprouvé, mais qui, dans certaines circonstances, se révèle conforme au plan divin. Il n’empêche que cet épisode biblique demeure chargé de zones d’ombre qu’il n’est pas facile d’éclairer de façon définitive.